IA, cloud et souveraineté numérique : les enjeux pour les entreprises québécoises
Face à la peur et aux positions idéologiques radicales, la nuance s’impose
Par Eric, président et cofondateur d’Unicorne
Avertissement : ce billet est long. Il y a beaucoup de choses à dire sur ce qui se passe en ce moment au Québec, et je n’ai pas envie de les réduire à un slogan. Profitez-en pour prendre un bon café.
Une semaine noire ou blanche
La semaine dernière, à Montréal, tout semblait tourner à l’extrême.
Le 9 septembre, un jeune chercheur, Jacob Coxon, a démissionné publiquement en accusant son ex-employeur Anthropic et OpenAI de jouer avec nos vies dans leur course vers une superintelligence. Son message, publié depuis un banc de parc de San Francisco, est devenu le catalyseur d’une réaction en chaîne qui a changé le débat sur l’IA. En réponse à la panique qui a suivi, le PDG d’Anthropic, Dario Amodei, a publié un essai appelant les entreprises d’IA à ralentir la progression des capacités de leurs modèles, et Sam Altman d’OpenAI s’est dit d’accord avec lui. Les compagnies qui construisent la technologie demandent elles-mêmes de freiner. Du jamais vu.
Puis, dans la nuit du 15 au 16 septembre, à quelques heures de l’ouverture du sommet ALL IN au Palais des congrès, une vingtaine de vitres du bâtiment qui abrite le Mila ont été fracassées et des graffitis anti-IA ont été peints sur l’immeuble, dont « Burn the data centers ». Le lendemain, plus de 200 manifestants se sont rassemblés devant le Palais des congrès, et des altercations ont éclaté avec la police, qui a utilisé des irritants chimiques pour disperser la foule.
L’ironie est brutale. Comme le soulignait un consultant en IA de passage devant le bâtiment, le Mila est probablement l’organisation au Canada, sinon au monde, qui milite le plus pour la sécurité de l’IA. On a cassé les fenêtres de ceux qui travaillent précisément sur le problème qu’on dénonce.
Et pendant ce temps, Yoshua Bengio, fondateur du Mila et lauréat du prix Turing, donnait une entrevue à l’AFP avec un titre choc : « On perd le contrôle ». Il appelle à des garde-fous face à ce qu’il qualifie d’enjeu international, alors que le débat sur les risques de l’IA est monté en puissance depuis l’été, alimenté par une série d’incidents et de déclarations apocalyptiques de professionnels du secteur.
Ajoutez à cela la guerre commerciale avec les États-Unis, les appels à boycotter tout ce qui est américain, et certains fournisseurs locaux qui agitent le CLOUD Act comme un épouvantail pour vendre du « cloud souverain ». Vous avez le portrait d’une société où tout est amplifié, où chaque nouvelle est soit une catastrophe, soit une victoire, et où il ne reste plus de place pour réfléchir.
Pourtant, la vraie vie est faite d’une infinité de nuances de gris. Et la réalité, presque toujours, se trouve dans ces nuances, bien plus que dans les extrêmes. C’est là que je veux vous amener aujourd’hui.
Première nuance : la souveraineté numérique n’est pas une question de drapeau
Commençons par le sujet que je connais le mieux. Depuis le début du conflit commercial, un discours s’est installé au Québec : il faudrait rapatrier nos données, sortir des cloud américains, et « acheter local » en technologie comme on achète local à l’épicerie. Je comprends le réflexe. Il est émotif, et l’émotion est légitime. Mais quand on regarde froidement, ne rien acheter aux États-Unis nous punit beaucoup plus que ça ne leur fait mal.
Prenons le CLOUD Act, cette loi américaine de 2018 qu’on présente comme la preuve que nos données ne sont jamais à l’abri. Voici ce qu’elle fait réellement :
- Elle ne donne pas un accès illimité ou automatique au gouvernement américain. Les forces de l’ordre doivent convaincre un juge fédéral indépendant qu’il existe un motif raisonnable.
- AWS n’a jamais divulgué de données de contenu d’entreprises ou de gouvernements au gouvernement américain depuis le début de son suivi en 2020. Elle redirige systématiquement les demandes vers le client et conteste celles qu’elle juge abusives.
- Elle s’applique à tous les fournisseurs qui font affaire aux États-Unis, pas seulement aux entreprises américaines. Un fournisseur canadien ou européen avec des opérations américaines y est tout aussi assujetti.
- Elle est cohérente avec le droit international : le Royaume-Uni, la France, la Belgique, le Danemark et d’autres ont des lois similaires, sans parler de la Convention de Budapest et du règlement e-Evidence de l’Union européenne.
- Elle ne limite pas les mesures techniques du fournisseur. Avec le système Nitro et des clés de chiffrement gérées par le client, AWS n’a tout simplement pas la capacité technique de lire vos données. On ne peut pas remettre ce qu’on ne peut pas déchiffrer.
Ce dernier point est fondamental et c’est celui que les marchands de peur oublient toujours de mentionner. La souveraineté des données, ce n’est pas d’abord une question de localisation du serveur. C’est une question de contrôle : où résident mes données, comment sont-elles chiffrées, et qui détient la clé. Le rapport indépendant de NCC Group sur le système Nitro de AWS n’a d’ailleurs trouvé aucune faille de conception qui compromettrait ces garanties.
Est-ce que ça veut dire que la question ne se pose jamais ? Non. Pour certaines données classifiées ou certains contextes gouvernementaux très sensibles, l’exigence d’un contrôle canadien de bout en bout peut être légitime. Les deux régions AWS au Canada, Montréal et Calgary, sont d’ailleurs opérées par du personnel canadien détenant une cote de sécurité et évaluées par le Centre canadien pour la cybersécurité pour héberger des données Protégé B. Il existe donc un spectre de besoins, et un spectre de réponses.
Deuxième nuance : le cloud américain est une richesse québécoise
Voici ce qu’on oublie dans le débat. Le secteur des technologies infonuagiques n’est pas une fuite de capitaux vers le sud. C’est un moteur de croissance ici.
Amazon compte environ 46 000 employés au Canada, dont plus de 10 000 emplois technologiques bien rémunérés. AWS a investi 2,57 milliards de dollars entre 2015 et 2022 pour bâtir ses deux régions canadiennes, et prévoit 24,8 milliards additionnels d’ici 2037. Ce sont des centres de données, des emplois, des taxes municipales, des contrats de construction et d’électricité, ici, chez nous.
Et surtout, il y a ce qu’on bâtit par-dessus. Chez Unicorne, nous accompagnons des dizaines d’entreprises technologiques québécoises qui livrent leurs produits et leurs services sur AWS. Des éditeurs de logiciels, des plateformes SaaS, des entreprises en santé, en finance, en manufacturier. Ces entreprises créent une richesse considérable, vendent à l’international et ramènent de l’argent au Québec. Environ 80 % des licornes mondiales sont bâties sur AWS, et ce n’est pas un hasard : la profondeur des services, la portée mondiale et la capacité d’évoluer rapidement sont difficilement remplaçables.
Les obliger à s’en passer pour des raisons idéologiques, ce ne serait pas les rendre plus souveraines. Ce serait mettre un frein majeur à leur croissance, augmenter leurs coûts, les rendre moins compétitives face à leurs concurrents américains et européens qui, eux, n’auraient pas ce boulet. Dans plusieurs cas, ça remettrait carrément en question leur modèle d’affaires.
Le but d’une entreprise québécoise devrait être d’acheter ce qui est le mieux pour elle, au meilleur prix, afin d’être plus compétitive. Même si ça veut dire acheter chez un fournisseur américain. Rappelons-nous que nous ne sommes pas en guerre. Nos gouvernements sont en conflit commercial. Nous pouvons, et nous devons, rester les adultes dans la pièce.
Troisième nuance : la peur de l’IA est légitime, la solution proposée ne l’est pas
Je ne vais pas faire semblant que les inquiétudes de Yoshua Bengio ou de Jacob Coxon sont sans fondement. Quand des gens qui ont passé des années à construire ces systèmes sonnent l’alarme, on écoute. Coxon lui-même précise d’ailleurs que l’IA est sécuritaire à utiliser aujourd’hui ; c’est sa trajectoire future qui l’inquiète. Et sa conclusion n’est pas « arrêtons tout », mais bien : ce qui compte, c’est d’avoir la réglementation pour s’assurer que tout le monde construit de façon sécuritaire.
C’est exactement là que le Québec a une carte extraordinaire à jouer. Nous avons le Mila. Nous avons LoiZéro, la startup à but non lucratif fondée l’an dernier par Bengio pour développer des systèmes d’IA éthiques, qui va travailler main dans la main avec les gouvernements canadien et allemand. Le sommet ALL IN de cette année était axé sur la sécurité, et l’Allemagne y était à l’honneur, alors que les entreprises d’ici cherchent à nouer des partenariats pour rivaliser avec les superpuissances de l’IA.
Nous ne sommes pas des spectateurs de cette technologie. Nous sommes au cœur des décisions. Peu d’endroits sur la planète peuvent dire ça.
Alors non, la réponse n’est pas de ralentir. La réponse est de mettre les vrais efforts, et les vrais moyens, pour sécuriser rapidement le développement de l’IA. Ralentir seul, de notre côté, ne réglera rien : l’élan ne s’arrêtera pas en Chine ni ailleurs. Un Québec qui se retire du jeu par peur ne rend pas le monde plus sûr. Il abandonne simplement sa place à la table où les règles se décident.
Et casser les vitres du Mila, c’est l’exemple parfait de l’extrême qui se trompe de cible. Bengio l’a dit lui-même au sommet : la violence n’est pas une réponse.
Cela dit, gardons ici aussi un œil critique, parce que le portrait s’est compliqué encore cette semaine. Le 18 septembre, une poursuite a été déposée devant un tribunal fédéral en Californie contre Anthropic, OpenAI, SpaceXAI (la compagnie d’IA d’Elon Musk) et Google, alléguant que leur appel commun à « ralentir » pourrait constituer une entente anticoncurrentielle plutôt qu’un simple geste de prudence collective. Les plaignants ne reprochent pas à une entreprise de choisir, seule, de ralentir pour des raisons de sécurité. Ils reprochent à des concurrents directs de s’être coordonnés, publiquement le 12 septembre et dès juillet en coulisses selon la poursuite, pour que le rythme de développement de toute l’industrie soit plus lent que ce que la concurrence produirait autrement, ce qui réduirait la valeur offerte aux consommateurs payants. Sam Altman a répondu qu’OpenAI reste ouvert à un cadre fédéral de sécurité, mais qu’il n’a pas besoin d’attendre une exemption antitrust pour agir. Ça ne rend pas les inquiétudes de Bengio ou de Coxon moins réelles. Mais ça nous rappelle que la prudence affichée et la protection d’une position de marché ne s’excluent pas mutuellement, et qu’elles peuvent très bien cohabiter dans la même déclaration. Restons vigilants et gardons un esprit critique face à ce que ces compagnies choisissent réellement de nous partager, et pourquoi.
Quatrième nuance : les tarifs, la stratégie de Trump et la nôtre
Passons au conflit commercial lui-même. Je vais être franc : je trouve la stratégie tarifaire de Donald Trump incompréhensible. Pendant qu’il isole son pays, qu’il complique la vie des entreprises qui font affaire avec les États-Unis, qu’il augmente le coût de la vie de ses propres citoyens et alimente l’inflation, les autres pays font l’inverse. Le Canada renforce ses liens avec l’Union européenne et avec le reste du monde. Une alliance formelle a été lancée avec l’UE à Strasbourg, et un accord avec les Émirats arabes unis aurait été conclu en 47 jours seulement. Le Canada dispose de 15 accords de libre-échange qui lui donnent un accès préférentiel à 1,5 milliard de consommateurs dans 51 pays, et le gouvernement vise à doubler les exportations outre-mer d’ici 10 ans.
Et nous réduisons enfin la friction chez nous. Selon le FMI, les barrières interprovinciales équivalent à un droit de douane implicite d’environ 9 % qui fragmente le marché canadien. On a mis 150 ans à tolérer ça. Il a fallu un conflit avec notre voisin pour qu’on s’y attaque sérieusement.
Je pense que Mark Carney a raison de diversifier nos marchés. Sur la question des contre-tarifs, je ne suis pas à la table de négociation, et je n’ai pas la prétention de juger s’il fallait répondre dollar pour dollar. S’il a choisi d’accepter de faire mal à notre propre économie pour démontrer que le Canada ne se laissera pas faire, je peux le comprendre. Personnellement, j’aurais préféré des contre-tarifs proportionnels et ciblés. Mais je lui fais confiance sur le jugement.
Ce qui est certain, c’est que la meilleure réponse à ce qui se passe de l’autre côté de la frontière reste d’utiliser tous les moyens à notre disposition pour rendre les entreprises canadiennes plus compétitives et plus efficientes. Quand nos entreprises sont libres de choisir leurs partenaires sans tarifs, elles grandissent plus vite et offrent de meilleurs prix. C’est ça qui gagne, à long terme.
Cinquième nuance : le Canada s’en sort mieux qu’on le raconte, mais pas aussi bien qu’on le voudrait
Voici où les nuances comptent le plus, parce que les deux extrêmes sont faux.
L’extrême noir : l’économie canadienne s’effondre sous les tarifs. Faux. La demande intérieure est demeurée solide et l’économie a évité la récession que bon nombre prédisaient au début de 2025. Le Canada est à la tête du G7 pour les flux d’investissement direct étranger par habitant, et le FMI s’attend à ce qu’il se classe au deuxième rang du G7 pour la croissance en 2026 et 2027. Les secteurs exposés à la demande américaine subissent encore des pertes d’emplois, mais ces pertes ne se sont pas propagées au reste de l’économie, et les intentions d’embauche des entreprises canadiennes se sont accrues. Une étude récente prévoit que les conditions économiques devraient s’améliorer dans l’ensemble des provinces au second semestre de 2026.
L’extrême blanc : tout va bien, il n’y a rien à voir. Faux aussi. L’Ontario et le Québec sont le point d’ancrage manufacturier du Canada et les plus exposés aux droits de douane américains sur l’acier, l’aluminium, le cuivre et le bois d’œuvre ; la production manufacturière québécoise a affiché une tendance à la baisse pendant presque toute l’année 2025. Le taux de chômage a atteint 6,7 % en février 2026. Des entreprises et des familles sont réellement chamboulées.
La vérité, encore une fois, est dans le gris. Avec une vision macro, le pays tient, s’adapte, et diversifie. Avec une vision micro, certains secteurs et certaines régions vivent un défi majeur, et il faut les soutenir. Le gouvernement doit jouer son rôle auprès des entreprises qui étaient rentables avant cette période et qui le redeviendront après. Ce n’est pas de la charité, c’est une question de préserver la capacité productive du pays pour la reprise.
La vraie question : qu’est-ce qu’on fait avec ça maintenant ?
En tant qu’entrepreneur, je passe ma vie à naviguer dans les nuances. Chaque décision d’affaires est un arbitrage entre investir et être prudent, entre aller vite et bien faire, entre ce qu’on aimerait et ce qui est possible. Il n’y a jamais de réponse noire ou blanche. Il y a la meilleure réponse disponible, avec l’information qu’on a, aujourd’hui.
Et quand je regarde cette période avec ces lunettes, je ne vois pas une crise. Je vois le moment où nous n’avons jamais eu autant d’opportunités de transformer nos entreprises pour les rendre plus résilientes et plus compétitives. Le chiffre qui devrait nous obséder n’est pas celui des tarifs. C’est celui du FMI : la productivité du travail au Canada serait de 30 % inférieure à celle des États-Unis, et l’écart s’est accru ces dernières années. Trente pour cent. C’est ça, notre vrai problème. Et c’est un problème qu’on peut régler nous-mêmes, sans attendre Washington : en automatisant, en adoptant le Cloud et l’IA de façon sécuritaire, en modernisant nos processus, en investissant dans nos gens.
Le meilleur des deux mondes, c’est d’utiliser les meilleures technologies disponibles sur la planète, d’où qu’elles viennent, pour bâtir des entreprises québécoises plus fortes, plus productives et plus indépendantes.
Ne cherchons pas à faire mal à l’adversaire du moment. Cherchons plutôt à en sortir plus forts, plus résilient. C’est ça qui aura un réel impact.